13

août

par Jean Bresson

Le cinéma Historique

Cinéma et Histoire : deux notions antithétiques ? D’un côté la fiction, l’oeuvre divertissante et produit d’une société, de l’autre, les faits historiques, complexe constat d’un passé bien souvent considéré comme acquis. Peut-on associer pleinement ces deux termes?

Loin de répondre définitivement a cette question, qui exigerait un débat sans fin mais néanmoins intéressant, on peut tout au plus tenter de caractériser brièvement ces cinémas qui se revendiquent prétentieusement « historiques ». Cest ainsi que je vais me permettre de publier de temps en temps quelques articles sur des films qui auront retenus mon attention. Mais avant cela, il me semble necessaire d’introduire ce futur travail.

 

En 1894, un an avant la première projection publique du cinématographe Lumière à Paris, Thomas Edison (photo) montrait, non pas sur un écran mais dans la boite de son kinétoscope, de petites bandes animés parmi lesquelles l’Exécution de Marie Stuart, reine d’Ecosse. On peut donc considérer que le film historique est apparu avant même la naissance du cinéma proprement dit.

 Histoire?

Histoire. Voila un terme bien vague qui nécessite quelques précisions, que A. Koyré, dans Perspectives sur l’histoire des sciences, nous apportent :

- Res gestae : les choses qui se sont passées

- Historia rerum gestarum : le récit des choses qui se sont passées.

On voit là apparaitre une dualité bien distincte qui permettra de former un raisonnement sommaire, mais efficace : Objectivité/Subjectivité.

Le cinéma étant un art, l’on pourrait croire que le metteur en scène nous livre non pas une simple rétrospective des événements passés, mais bien un récit découlant de sa propre ivresse artistique. Ce qui nous amène à définir le second terme.

Cinéma?

Depuis sa création avec les Frères Lumières, le cinéma s’est peu à peu mué en véritable discipline artistique, s’imposant comme une source culturelle à part entière, au même titre que la littérature ou la peinture. De la simple sortie des usines de Lyon, aux superbes reconstitutions hollywoodiennes des années 40, le metteur en scène est devenu artiste, titre privilégié lui associant exclusivement le succès de ses réalisations. Ainsi, parler d’un film, c’est surtout parler d’un créateur. D’après ce constat, si l’oeuvre est personnelle, comment concevoir un véritable cinéma historique, censé relaté objectivement des événements passés?Un cinéma aliéné

Si le cinéma est un art, c’est avant tout un puissant vecteur de communication, un outil populiste, une illusion renvoyée sur les murs de la caverne platonicienne. D’où un recours méthodique à ce media : les films de propagande de l’Allemagne pré-nazie (Le juif sûss de Veit Harlan); les très nombreuses adaptations de la vie du Christ censés clamer haut et fort le modèle chrétien ( Passion de Ferdinand Zecca en 1902, L’Evangile selon St Mathieu de Pier Paolo Pasolini en 1964); les nombreux codes latents du cinéma hollywoodiens, filtrant une idéologie toute américaine…

Ce cinéma établit les bases du conformisme, les consolide, et les fait évoluer à volonté. Ainsi l’Histoire sera au service d’une doctrine, d’une idéologie consolatrice : Alexandre Nevski, film d’Eisenstein sortie sous l’URSS de Staline, qui raconte comment le vaillant héros russe du Moyen Age a repoussé les affreux germains; Le silence de la mer de Jean Pierre Melville (1949) qui glorifie le résistancialisme sous De Gaulle; et encore La Rafle , véritable opium du peuple cinématographique, qui nous apprend, à grand renfort d’effets larmoyants, que le nazisme c’était mal.

Le cinéma sert à rassembler, il conforte les gens dans leurs idées et constitue ainsi un véritable facteur de cohésion nationale.

 L’affiche a le mérite d’être superbe. Parmi les films d’Eisenstein du même ressort, on compte Potemkine et Octobre, véritables hymnes au modèle soviétique.

 

Un cinéma critique

Si le cinéma s’attaque à l’Histoire, il se doit d’être critique avant tout ; car l’Histoire, loin d’ être une simple succession d’événements isolés, repose sur une mécanique linéaire logique : discuter l’Histoire, c’est remettre en question les fondations même d’une société. Dès lors le film est source d’interrogations, il choque le spectateur, le bouscule en lui livrant une vision singulière de l’ Histoire ou en lui en dévoilant une facette cachée. L’oeuvre se veut provocante, en réaction a l’envahissant conformisme qui réduirait l’Histoire à n’être qu’un passé fantasmé par un pouvoir manipulateur : Le chagrin et la pitié de Marcel Ophuls (1971) et Lacombe Lucien de Louis Malle (1973) se chargent de bousculer le mythe resistancialiste, montrant du doigt une attitude française coupable sous l’occupation ; La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese qui ose envisager Jesus sous un angle plus humain, véritable scandale à sa sortie…

L’Histoire se présente alors sous différents angles, les points de vues discutant de faits parfois bien plus complexe qu’on ne voudrait le croire.

 Enorme scandale à sa sortie, les critiques diront de l’histoire de ce jeune paysan français devenu pétainiste que c’est celle  » d’un salaud ». L’affiche parle d’elle même : nazie notoire ou jeune M. tout le monde influençable? 

La part des choses

Le cinéma se doit-il de nous donner des leçons d’Histoire?

OU n’est-il pas plutôt une formidable base de réflexion, le point convergent d’une foule de perceptions distinctes (officielles, contestataires, personnelles…) que l’on se doit de rassembler afin de se consolider son propre point de vue?

Le cinéma n’apprend pas, il discute.

Lorsque Costa Gavras réalise Amen, film sur les relations ambiguës entre le Vatican et le Troisième Reich, il ne se fixe pas pour objectif de montrer du doigt la chrétienté et, a fortiori, tout les prêtres, qui seraient assimilés à des nazis notoires. Il veut amener son spectateur à interroger ses convictions, qu’elles soient religieuses ou humanistes, dans la perspective d’une situation où l’horreur s’imposerait à nous.

Ainsi l’important dans le film dit « historique » n’est pas tant l’époque qu’il reconstitue, ni la véracité des éléments mis en avant, que les questions qu’ils soulèvent, toujours d’actualité.

Il n’y a pas de bons films historiques. Simplement des bons films.

 Mel Gibson, grande figure de l’ultra manichéisme historique : Braveheart : les méchants anglais / The Patriot : les méchants anglais (décidément) /La Passion du Christ : les méchants juifs et les méchants romains  /Apocalypto : les méchants aztèques. Des méchants à la pointe du vice, toujours prêts à trucider les familles du gentil par seul plaisir pervers ( la chose est mathématique dans les MelGibsonneries)

Quelques Films

Difficile de trier. Malgré tout, quelques uns ont attirés mon attention. Gangs of New york de Martin Scorsese, qui développe une idée intéressante : les sociétés se sont établies sur la violence et la barbarie.

A mettre en comparaison , l’on peut retenir Full Metal Jacket de Stanley Kubrick et Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg, qui ont chacun une vision clairement différente de l’impact de la guerre sur l’homme.

Ou encore, pour parler du modèle américain, deux films , l’un n’étant pas particulièrement historique mais plutôt idéologique : There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson, qui défait le rêve capitaliste américain en révélant ses bases assassines, personnifié par le roi du pétrole misanthrope et légèrement psychopathe Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis superbe) ; et son parfait contraire A la recherche du bonheur, apologie du système américain, qui retrace le parcours O combien idolâtré d’un homme très gentil qui a force de travailler deviendra très riche. Sensiblement le même schéma dans ces deux films : un homme seul avec son fils, face à un « American dream ». Mais traitements radicalement différents, représentatifs de la dualité explicitée dans cet article.

 Jean Bresson

Commentaires

  1. Jean-Sébastien Guillermou on 08.13.2010

    « Le cinéma n’apprend pas, il discute ».

    On a une belle illustration de votre réflexion avec la guerre du Viêtnam, qui a inspiré plusieurs chef d’oeuvres, que ce soit « Apocalypse Now », « Voyage au bout de l’Enfer » ou « Platoon »… Coïncidence, je discutais hier avec un ami des limites de la liberté d’expression. Vous avez eu raison de citer « La dernière tentation du Christ ». Je me rappelle très bien de sa sortie, même si je n’étais encore qu’un enfant. A l’époque, un cinéma parisien avait été incendié. Adulte, je m’attendais à voir un film provocateur, avec de la violence gratuite. En réalité le scénario évoquait (si mes souvenirs sont bons) une vision de Jésus, une tentation… Il y a donc là un décalage profond entre un artiste et le public « lambda » qui se sent agressé.

    On retrouve ce décalage avec « Apocalypse Now » dans le film « Jarhead », lorsque le héros, un GI basé en Irak, raconte que les militaires regardent ce film au premier degrés comme un film d’action, notamment lors de la scène des hélicoptères avec la chevauchée des Walkyries de Wagner.

    En ce sens, le film qui m’a le plus marqué à ce niveau est le documentaire sur les Jeux Olympiques de Berlin : « Les Dieux du Stade ». Un film à la gloire du Nazisme, esthétiquement troublant pour l’historien que je suis…

Répondre




CommentLuv Enabled